Par Émilie Delorme, le samedi 07 février 2026.
Au cœur d’un Paris vibrant, où l’excellence gastronomique est une quête perpétuelle, le chef Jason Gouzy a orchestré une révolution discrète mais puissante. Son restaurant Pantagruel, jadis niché rue du Sentier et auréolé d’une étoile Michelin, a pris son envol pour un écrin digne de ses ambitions démesurées. Cette migration n’est pas un simple changement d’adresse, mais une véritable réaffirmation d’une philosophie culinaire où la profusion rabelaisienne rencontre la finesse contemporaine. À quelques pas du Palais Royal, Pantagruel se déploie désormais comme une scène gastronomique où chaque plat est un acte, chaque saveur une réplique, invitant les convives à un festin des sens d’une rare intensité. C’est une invitation à explorer un monde où le plaisir de la table est érigé en art, dans une capitale qui ne cesse de surprendre.
Une Nouvelle Scène pour Pantagruel
Le chemin vers les sommets n’est jamais exempt de virages audacieux. Si Jason Gouzy avait conquis le public et la critique avec son premier Pantagruel, une étoile Michelin glanée en un temps record en 2021, l’espace, lui, ne lui offrait plus la toile qu’il espérait pour ses fresques culinaires. C’est avec la lucidité des grands artistes qu’il a donc opéré un mouvement stratégique en septembre dernier. Son adresse originelle, loin d’être abandonnée, a trouvé une nouvelle vocation sous l’enseigne Panurge, se muant en un bastion de cuisine bourgeoise de bon aloi. Une référence malicieuse à Rabelais, toujours, pour mieux signifier la continuité de son esprit. Mais c’est vers les abords du majestueux Palais Royal que Pantagruel a élu domicile, dans un lieu pensé pour épouser ses ambitions sans limites. Jason Gouzy l’exprime avec une clarté désarmante : « Déménager n’est pas un renouveau mais une continuité. Cela me permet de faire évoluer ma cuisine. Tout doit être cohérent de la salle à l’assiette. Ce nouveau lieu est en adéquation avec ce que l’on souhaite faire au quotidien. L’espace technique de cuisine nous permet de nous déployer et la salle offre une expérience plus en phase avec notre vision du restaurant gastronomique ». Une vision où l’espace, enfin, épouse la grandeur du projet.

L’Écrin Théâtral de la Rue de Richelieu
L’entrée rue de Richelieu ouvre sur un univers singulier, presque inattendu. Le décor, sans jamais tomber dans l’emphase, évoque une scène de théâtre, avec des touches que l’on pourrait croire empruntées à la voisine Comédie Française. C’est une atmosphère à la fois intime et grandiloquente, parfaitement en phase avec l’esprit de Rabelais et, par extension, celui de Jason Gouzy. Loin des conventions austères, le lieu déploie deux salles distinctes, l’une « côté cour », l’autre « côté jardin », chacune offrant une perspective unique sur cette expérience. La liaison se fait par une très belle cuisine ouverte, cœur battant de la maison, prolongée par une arrière-cuisine discrète et, en sous-sol, un laboratoire de pâtisserie, véritable sanctuaire des douceurs. Ce soin apporté à chaque détail de l’écrin n’a pas échappé aux habitués, fidèles au poste, ni aux nouveaux convertis, notamment au sein de la communauté japonaise, reconnue pour son palais exigeant. Notre visite fut l’occasion de constater cette effervescence, où se mêlent connaisseurs et jeunes couples, apportant une énergie rafraîchissante à ce temple de la haute gastronomie.

Le Prélude : Une Symphonie de Mises en Bouche
L’art de l’hospitalité est ici élevé au rang de performance. L’accueil, tout en élégance, est empreint d’un professionnalisme affable, dénué de toute rigidité. L’équipe, visiblement animée par une passion partagée, irradie une joie communicative qui met immédiatement le convive à l’aise. La jeune cheffe sommelière, dont le talent s’épanouira au fil des chapitres du repas, introduit ce voyage gustatif avec une bulle d’André Bergère, un prélude idéal pour aiguiser les sens. Vient ensuite le « Prologue », une déclinaison autour du butternut, à la fois ludique et délicatement exécutée. Le rituel du pain et du beurre, devenu dans l’univers gastronomique une véritable affaire d’État – et ce n’est pas nous qui nous en plaindrons – atteint ici des sommets. Beurre miso, brioche à l’algue Nori, pain au blé et au sarrasin, tous sont façonnés avec maestria par le chef pâtissier, également boulanger de la maison. Chaque bouchée est une exploration, une invitation à la gourmandise la plus pure, annonçant la richesse des mets à venir.
L’Œuvre Culinaire : Audace et Profusion
La table se pare alors de la première signature du chef : L’œuf pantagruélique. Cette interprétation, dans une veine résolument asiatisante, séduit par son originalité et son goût, même si une feuille de riz un soupçon moins élastique aurait parfait l’ensemble. Ce plat lance le ton d’une expérience où la profusion n’est pas qu’un mot, mais une réalité gustative. La Saint-Jacques, associée au sarrasin et à l’oignon de Roscoff, se révèle délicieuse, une harmonie parfaite de textures et de saveurs. Mais c’est à cet instant précis que le convive perçoit la pleine mesure du concept pantagruélique : un plat n’est jamais seul, mais s’accompagne d’une constellation de satellites. Quatre assiettes pour une seule proposition ! Si l’exécution est irréprochable pour chacune, l’abondance peut parfois brouiller les pistes, rendant la concentration sur le propos central un exercice délicat. Même constat pour le Foie gras, haddock, artichaut, prune. L’audace de l’association, percutante et mémorable en soi, est presque éclipsée par cette multiplication de petites assiettes, aussi justes soient-elles, qui risquent de disperser l’attention du dîneurs en quête de clarté.

Le Grand Œuvre : Plats Principaux et Révélations
Au cœur de cette symphonie gourmande, les deux plats principaux confirment l’ampleur du talent de Jason Gouzy. Le Homard bleu breton, sublimé par la patate douce et la châtaigne, est une démonstration de maîtrise technique et de créativité audacieuse. La cuisson est parfaite, les saveurs s’entremêlent avec une délicatesse qui honore chaque ingrédient. Vient ensuite la Biche, associée à la carotte et à l’oursin, une audace qui pourrait dérouter mais qui, sous les mains expertes du chef, se transforme en une révélation. C’est absolument savoureux, le mariage des saveurs terrestres et marines est équilibré, le dressage est une œuvre d’art en soi. Chaque assiette est un tableau, pensé pour émerveiller autant le palais que la vue. Avant de clore ce chapitre principal, le pré-dessert se révèle être un moment de grâce, un véritable geste original, tant par sa conception que par son service en salle. Nous nous garderons bien de le dévoiler pour préserver l’intégralité de la surprise, mais sachez qu’il participe pleinement au spectacle. Quant au dessert final, une composition autour des agrumes et du pain, il se montre tout aussi probant et gourmand, clôturant ce festin sur une note de fraîcheur et de réconfort.

La Philosophie d’une Générosité Assumée
Au terme de cette immersion gastronomique, le sentiment est clair : on ressort repu, certes, mais surtout ravi. Jason Gouzy nous livre la clé de son approche : « Je veux que ce soit une profusion, une fête. Certaines personnes économisent pour venir ici. On s’appelle Pantagruel, on se doit d’être à la hauteur des attentes gourmandes de nos clients ». Cette générosité, cette volonté d’offrir une expérience mémorable, transparaît dans chaque détail, malgré une multiplication parfois excessive des assiettes satellites qui pourrait, à l’occasion, masquer la clarté d’un propos pourtant charmant. C’est une table qui sait surprendre et ravir, un hommage vibrant à l’art de la table à la française, revisité avec une touche rabelaisienne moderne. Et pour ceux qui souhaitent découvrir cette expérience à un tarif plus accessible, la proposition au déjeuner est formidable pour un étoilé.
Informations Pratiques
Menus :
Menu Déjeuner : 65 euros (En trois chapitres)
Au dîner :
Menu Gargamelle : 130 euros (En cinq chapitres)
Menu Pantagruel : 185 euros (En six chapitres)
Accords mets & vins :
En cinq verres : 80 euros
En six verres : 90 euros
Adresse : 10, rue de Richelieu, 75001 Paris Ier
Ouverture : Du lundi au vendredi, au déjeuner et au dîner
Réservations : Infos et réservations